Des racines et des ailes...

 

 

Souvenirs de guerre...

 

 

Bien qu'étant trop jeune pour avoir pris une part quelconque dans le conflit qui a déchiré l'Algérie, j'ai en moi la mémoire de ces temps troublés, des souvenirs de guerre en quelque sorte, de cette guerre qui ne voulait pas dire son nom, on parlait alors d'évènements et de pacification, mais qui a quand même façonné une partie du décor de mes souvenirs d'enfant.

 

Nemours ne fut pas, à ma connaissance, le théâtre d'épisodes importants; plutôt des incidents qui, de temps à autre, rappelaient à chacun que nous vivions une période périlleuse, et entretenaient dans les esprits une sensation de malaise et d'inquiétude. La présence de nombreux soldats était le quotidien, la cité ayant toujours été une ville de garnison, les défilés faisaient partie du folklore local. Ce ne fut que lorsque le couvre-feu fut établi, que je pris vraiment conscience de l'atmosphère particulière de cette époque, avec ce sentiment pesant d'une menace, imprécise mais omniprésente.

Si dans la journée la vie suivait son cours habituel, et nous ne nous sentions pas particulièrement en danger, toutefois, dès que l'heure du couvre feu arrivait, les rues se vidaient, les portes se fermaient et les gens se calfeutraient chez eux. Un silence pesant tombait alors sur la ville, à peine parfois entrecoupé par les aboiements d'un chien au loin, ou le bruit feutré de la patrouille qui parcourait les rues. Le dimanche soir, lorsque nous sortions du cinéma, après l'heure du couvre-feu, nous regagnions la maison en marchant en file indienne, ne parlant pas ou qu'à voix basse, rasant les murs, pressés de retrouver la sécurité derrière nos portes fermées .

Lors des longues soirées d'hiver, notre petite famille était assise autour du poêle qui ronflait et répandait sa douce chaleur. Dans la salle à manger, à peine éclairée de la lueur tremblotante que la flamme projetait au plafond et du lumignon vert de l'il magique du poste de TSF, nous écoutions la radio en sourdine. Au delà de ce cocon de quiétude, je percevais la plainte assourdie des volets de bois, qui gémissaient sous la poussée de la pluie et du vent froid courant dans les rues désertées. Pelotonné dans la tiédeur du nid familial, je finissais par oublier la nuit glacée et le danger diffus qui semblait rôder de l'autre côté du mur, et je m'endormais sur les genoux accueillants de ma mère ou de mes surs.

Il arriva, pendant certaines nuits agitées, que nous fussions réveillés par des coups de feu et des tirs d'armes automatiques. Je ne sais pas si cela était dû à des accrochages réels, ou bien, comme le disait parfois mon père (mais peut-être le disait-il pour nous rassurer ?), à quelque sentinelle qui s'ennuyait et qui trouvait amusant de réveiller les alentours. Je me souviens pourtant d'avoir entendu, avec effroi, les rafales et les miaulements des balles qui passaient prés de notre maison. Mon père et ma mère, alertés par le bruit, dissimulés derrière les volets tirés en cabane, observaient la rue, et, en murmurant, commentaient les évènements. Leurs silhouettes qui se découpaient en ombres chinoises sur la clarté qui filtrait de l'extérieur, leurs chuchotements dont je ne parvenait pas à saisir le sens, les coups de feu et l'obscurité, provoquaient en moi une terreur indicible qui me clouait au fond de mon lit. Je restais ainsi, transi, une bonne partie de la nuit, jusqu'à ce que la fatigue me gagnant, je m'endormais enfin. Au matin, l'anxiété nocturne s'étant enfuie, les traces des évènements de la nuit ne se retrouvant que dans les commentaires des grands, je retrouvais mon insouciance de petit garçon.

 

  Des incendies furent parfois allumés, notamment ceux des meules d'alfa qui étaient stockées sur les quais, et qui brûlaient en immenses feux de paille. La rumeur les attribuait aux exactions des rebelles, mais, en dehors de la petite pointe d'angoisse que l'on ressentait devant ces hautes flammes, illuminant les façades des maisons proches d'une lueur sanglante, c'était plutôt un spectacle formidable pour les curieux qui s'agglutinaient aux alentours. J'observais, avec une curiosité mêlée de crainte, le ballet fantastique des pompiers arrosant les meules incandescentes des longs jets d'eau de leurs lances d'incendie. Leurs silhouettes noires se découpaient sur le rideau mouvant des flammes écarlates qui montaient au ciel, et j'imaginais voir là l'illustration vivante de l'enfer de Dante.

 

La situation générale du pays se dégradant, dans les dernières années, on fit appel aux classes de la réserve, qui furent mobilisées dans la Garde Territoriale. Mon beau frère reçut ainsi un équipement, puis fut astreint à des surveillances de nuit. Ces soirs là, ma soeur qui habitait à la sortie du village, craignant de demeurer seule, fermait sa maison et venait dormir chez nous. L' image insolite de cet homme paisible portant l'uniforme, calot sur la tête, capote de drap kaki sur le dos et fusil en bandoulière, trop semblable à ceux que j'avais déjà vus au cinéma, fut pour moi une des révélations tangibles de l'état de guerre.

 

Les jours, aussi, étaient parfois troublés par des alertes. La sirène de l'hôtel de ville hurlait, indiquant aux habitants qu'un danger était signalé, qu'ils devaient aussitôt regagner un abri et abandonner les rues aux forces de l'ordre. Bien que la plupart du temps nous n'en connaissions pas réellement la cause, les hululements sinistres  provoquaient un sentiment de danger immédiat, et nous nous empressions de nous barricader derrière nos murs, attendant patiemment que la fin de l'alerte sonnât, et nous libérât. Je me souviens d'un matin où je fus surpris par la sirène, devant l'église, à mi-chemin de l'école et de la maison. J'avais le choix : soit continuer ma route et entrer à l'école, soit retourner à la maison. J'adoptais la deuxième solution qui m'offrait au moins une matinée d'oisiveté, et rebroussais chemin en courant .

 

L'incident le plus violent auquel je fus confronté, eut lieu le jour où une bombe fut déposée dans la boutique de Djilali le boulanger, à quelques dizaines de mètres de notre maison. Aussitôt qu'elle fut découverte, l'alerte fut sonnée, et nous dûmes nous enfermer dans la maison. Mon père, ce jour là, était de repos et, quand il sut les causes de l'alarme, il ordonna à ma mère d'ouvrir toutes les fenêtres. Cela me parut insensé et dangereux, mon instinct me criait qu'il fallait plutôt se cloîtrer !. Je compris la clairvoyance de mon père lorsque la bombe explosa, et que toutes les vitres des maisons environnantes volèrent en éclats. J'étais, à ce moment là, pelotonné dans un coin de la salle à manger et je sentis la maison trembler jusqu'aux fondations. Ma mère et ma sur aînée, qui étaient face à la fenêtre, poussèrent un cri et se détournèrent en pleurant. Quelques instants plus tard, je sus les raisons de cette frayeur : un buste avait été projeté par l'explosion sur le mur de la maison d'en face, et y avait  laissé une grande marque sanglante.

 

Il y eut aussi des enlèvements, avec des jours et des nuits d'angoisse, en espérant la libération des êtres chers. L'une de mes cousines, qui était en internat à Tlemcen, revenait chez ses parents, pour les vacances scolaires, et fut ainsi enlevée. Le car, dans lequel elle voyageait, avait été arrêté sur la route par des insurgés en embuscade. Tous les occupants furent fait prisonniers, et contraints par les ravisseurs, à se déplacer la nuit dans le djebel et se cacher le jour. Ces marches forcées durèrent une semaine, pendant laquelle l'anxiété des parents et des amis fut à son comble. Certains des prisonniers furent tués, les autres furent relâchés, sans que l'on connut réellement les raisons qui présidaient au choix des victimes. Ma cousine fut libérée saine et sauve, à l'aube d'un matin, dans la banlieue de Nemours. Un peu plus tard, ce fut le tour d'un autre cousin de connaître ce sort. Il travaillait au transport de blocs de pierre depuis la carrière éloignée d'Arzaïc, jusqu'au port de Nemours, alors en travaux. Un barrage fut établi en fin d'après midi sur la route, et tous les chauffeurs qui passaient là furent arrêtés et emmenés. Durant plusieurs jours et plusieurs nuits, son épouse, venue se réfugier chez mes parents, pleura d'angoisse, jusqu'à ce qu'il fut lui aussi libéré sans autre dommage qu'une grande frayeur.

 

Je me souviens aussi d'un soir, alors que nous étions à table, notre bonne voisine, Madame G. entra dans la pièce, le visage défait par l'appréhension. Elle venait avertir mes parents de faits graves. Nous nous précipitâmes chez elle. La radio était allumée et un fond de musique triste en sortait de façon tout à fait insolite. Puis un speaker à la voix dramatique parla. Il exhortait la population à se soulever. Les visages de mes parents, plus que les mots de cette voix, me firent comprendre qu'il se passait là des faits tragiques et menaçants . Il s'agissait de la révolte des généraux français et du putsch d'Alger. Pendant de longues heures, nous attendîmes autour du poste, guettant les appels et tentant de deviner le déroulement des évènements.

 

Ma mémoire n'a pas conservé la chronologie exacte de tous ces évènements, mais ils émaillaient de longues suites de jours et de nuits paisibles. Malgré tous ces incidents, aucune haine ni peur ne nous séparaient de nos voisins, quelle que soit la confession de chacun. Nous nous connaissions depuis notre plus tendre enfance, et nous savions que nous étions tous les jouets sans défense de forces politiques extérieures à notre communauté, et qui ravageaient l'ensemble du pays

 

Je n'ai pourtant pas vécu la fin tragique de cette époque, ni le terrible exode qui mit comme un point d'orgue à la souffrance de toutes ces années, si ce n'est par les récits de certains membres de la famille et des amis. En effet, la carrière de mon père touchant à sa fin, il prit sa retraite en mars 1961. Sa clairvoyance dont nous avions déjà eu à nous féliciter, lui avait fait deviner la catastrophe qui surviendrait un peu plus tard et, dès 1959, il avait décidé de partir en France. C'est donc loin de tous ces bouleversements, de l'autre côté de la Méditerranée, comme d'une autre planète, que j'ai assisté à la fin de mes années d'enfance. Plongé dans la cohue d'une ville de huit cent mille "étrangers", dans cette cité si grande qu'elle en était presque inhumaine, je me suis trouvé isolé, perdu, comme une île au milieu d'un océan inexploré et hostile. La famille, les amis, tous furent balayés. De temps en temps, on rencontrait quelques visages connus, le temps de raconter un peu les tourments  qu'ils avaient vécus, et ils disparaissaient, emportés par cette tempête, dispersés aux quatre coins de la France.

Désormais j'étais coupé de mes racines, il ne me restera plus que les souvenirs de ces jours heureux : La chaude caresse du soleil d'Algérie sur mon visage, l'odeur iodée de la mer, la sensation voluptueuse de l'asphalte tiède sous mes pieds nus, la quiétude somnolente dans laquelle plongeait notre petit village, quand la torpeur de midi forçait les grands à la sieste, le bruit du ressac sur les rochers de la digue, la mélodie du vent qui jouait de la harpe sur les câbles électriques, le tapotement de la pluie qui faisait des claquettes sur les tuiles du toit. Toutes ces images, ces sensations qui ont créé mon univers d'enfant, sont restées vivantes dans ma mémoire, et c'est avec une délicieuse nostalgie que je les ai couchées sur ces pages pour les partager avec vous, mes amis.

 

 

Clément

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